| Le
trafic illicite des biens culturels dans le monde |
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Le
pillage de sites archéologiques, le vol d’oeuvres
d’art dans les musées, le vol d’objets ethnologiques
en milieu rural sont devenus fréquents dans toutes
les régions du monde. Des cas de pillages archéologiques
ou de vol d’oeuvres d’art sont signalés chaque jour
dans les pays du sud, soit par des professionnels de musées,
soit par les populations d’un village choquées par
la disparition brutale d’un objet chargé de valeurs
religieuses, appartenant à leur environnement culturel.
Dans les pays du nord, malgré l'existence de législations
qui protègent les patrimoines nationaux, d’est en
ouest, les pillages archéologiques persistent, mais
aussi des vols sont perpétrés dans des musées,
dans des monuments historiques de toutes sortes, châteaux,
lieux publics où se trouvent placées des oeuvres
d’art; et les lieux sacrés ne sont pas épargnés.
Ces
actes scandaleux mettent en péril l'avenir du patrimoine,
l’ensemble des traces matérielles et culturelles
laissées par l’homme depuis son apparition sur la
terre. Devant cette menace, les institutions culturelles
et policières telles que, l’ICOM, l'UNESCO et INTERPOL,
mènent une lutte active pour arrêter l’hémorragie
causée par les pillages des biens culturels. D’importantes
actions sont déjà engagées, mais ces
institutions ne cessent de s’interroger sur de nouvelles
mesures adéquates à mettre en oeuvre.
Sensibiliser
l’opinion publique et les pouvoirs publics au problème
que posent le pillage des biens culturels et le trafic qu'il
alimente, est aujourd’hui un objectif majeur. Mais comment
atteindre cet objectif? En cela, les institutions culturelles,
musées et organismes de recherches, et les professionnels
de musées ont un rôle de premier plan : ils
doivent être les principaux vecteurs de l’information
au niveau de chaque pays, chaque ville et chaque village,
pour susciter une prise de conscience et des réactions
contre le pillage archéologique et le trafic illicite
des biens culturels.
Le
pillage des biens culturels, un phénomène
mondialement répandu
Dans
l’histoire des peuples, le pillage et le commerce des biens
culturels ne sont pas des faits nouveaux. Ils sont dénoncés
dans un des documents les plus anciens du droit de l'Egypte
des Pharaons, le papyrus Amherst, daté 1134 avant
notre ère (1). En Europe occidentale, les tombes
des rois ont été très tôt investies
par les chercheurs de trésors. En Amérique
latine où se sont développées des civilisations
anciennes comparables à celles d'Egypte, comme celles
des maya et des zapotèques, l’appellation Sacro-saint
Tandem désigne un pilleur-collectionneur traditionnel
(2).
Mais
si le phénomène est actuellement plus que
préoccupant, c’est en raison de l'ampleur qu’il a
pris au cours des dernières décennies. Nombreux
sont les cas de pillages archéologiques recensés
aussi bien dans les pays du sud que dans les pays du Nord.
En Afrique de l’ouest, les fouilles clandestines effectuées
sur le site de Thial au Mali sont un exemple édifiant
(3).
En Europe, l’Italie dont le sous-sol recèle
d’importants gisements archéologiques est l’un des
pays les plus frappés par les fouilles clandestines
: des centaines de tombes de la civilisation des étrusques
sont investies chaque année par les pilleurs « Tombaroli
» qui utilisent une barre de fer « spiedo » pour sonder
le sol (4). Sur le reste du continent les pillages ne sont
pas non plus rares. En 1992, des pièces archéologiques
d'une grande valeur, deux pierres tombales en marbre et
le chapiteau d'une colonne, ont été clandestinement
enlevées sur un site à Anavarza en Turquie
(5).
Signalons également, en Asie, outre le pillage des
oeuvres d’art khmer à Angkor au Cambodge bien
connu (6), le cas de la Chine : d’après David
Murphy qui conduit des travaux de recherches sur le pillage
des sites archéologiques dans ce pays, entre 1989
et 1990, environ 40 000 tombes anciennes ont fait l'objet
de fouilles clandestines (7). En Amérique latine
aussi, les vestiges de la civilisation des mayas sont la
proie des chercheurs de trésors.
Les
vols d’oeuvres d’art dans des musées se sont aussi
multipliés à l’échelle du monde entier.
Le phénomène a pris une telle proportion qu'en
1994, le Secrétaire général d'INTERPOL
déclarait : "c'est un cri d'alarme que je veux
lancer"(8). Aucune étude statistique internationale
n'est disponible sur la question. Cependant, d’après
les listes des objets répertoriés par INTERPOL,
entre 1989 et 1993 par exemple, des milliers d’objets comprenant
des tableaux, des statuettes en bois, en pierre, en terre
cuite ou en métal, des objets d’art religieux et
des textes anciens ont été volés dans
des musées, parfois lors d’une exposition.
En novembre 1992, dix-sept manuscrits anciens en arabe,
ont disparu d'une bibliothèque publique à
Amasya Beyazit, en Turquie (9).
En septembre 1992 aussi, dans une église à
Siatista en Grèce (10), des voleurs ont emporté
plusieurs icônes et un Evangile. En Bulgarie,
on évalue à trois cent quatre vingt cinq,
le nombre d'icônes volées pendant la même
période.
Un ouvrage de plusieurs centaines de pages, Le catalogue
des vols de la sculpture religieuse protégée
au titre des monuments historiques, publié en
1993 par le Ministère de l'intérieur français
et la direction du Patrimoine, donne pour le seul cas de
la France, une idée de l’ampleur des vols
commis dans les lieux religieux.
Ailleurs, en janvier 1993, ce sont dix-sept statuettes en
bronze qui sont volées au musée national
de Karachi au Pakistan. En Septembre 1993 aussi,
des voleurs se sont emparés de plusieurs têtes
en bronzes et d’autres en terre cuite dans le musée
national d'Ile-Ifé au Nigeria. Toujours dans
la même année, au cours d’une exposition à
Rome, un vase d’art nouveau (1898-1900) intitulé
« Champignons », de Emile Gallé, appartenant au musée
« Kunstmuseum » à Dusseldorf Im Ehrnhof (Allemagne)
a été dérobé. Enfin, on estime
à environ 4 000, les pièces volées
dans les musées Irakiens pendant la guerre du golfe
(11).
Les
causes
L’intensification
du phénomène de pillage archéologique
et de vol des biens culturels est le fait de la conjugaison
de différents facteurs déterminants. Les deux
dernières décennies ont vu un développement
sans précédant du marché de l'art,
qui représente désormais un secteur actif
de la vie économique où les investisseurs
tentent de réaliser d'important profits en des laps
de temps réduits.
L'accroissement
de la demande toujours plus importante de la part des pays
acheteurs, est à la base de l'exacerbation de la
situation qu'on peut constater avec ses conséquences
désastreuses sur l’héritage culturel. En effet,
plus la demande est forte, plus les fournisseurs de la matière
première, les pilleurs et intermédiaires de
tout acabit, s'activent pour répondre aux besoins
exprimés; et lorsqu'un objet est dit "rare", il donne
lieu à une forte spéculation sur le marché.
En
outre, la conjoncture économique dans les pays pauvres
a renforcé le phénomène. L'instabilité
politique dans nombre de pays, la perméabilité
des frontières, et l’absence de législations
nationales ou le manque de moyens pour l'application de
celles-ci lorsqu’elles existent, ouvrent le champ au pillage,
au détriment d’une volonté de la sauvegarde
des patrimoines nationaux.
Le
trafic illicite des objets d'art, un crime contre le patrimoine
de l'humanité
Tout
objet d'art, qu'il soit d'essence populaire, artistique,
est le témoin le plus sûr de l'histoire d'un
peuple, d'une civilisation. Il est l'empreinte de l'homme
dans l'espace et le temps. De ce point de vue, il fait partie
intégrante du patrimoine d'un pays. Les vestiges
des civilisations anciennes que les fouilles archéologiques
mettent au jour, témoignent de l'histoire de l'humanité
dans des domaines aussi divers que l'évolution des
techniques, la vie sociale, les pratiques religieuses qui
impliquent le plus souvent une créativité
artistique extraordinaire. Grâce à eux, il
est possible de retrouver l'histoire des populations disparues,
qu’elles aient ou pas laissé de documents écrits.
Toutefois, sur le plan de la recherche scientifique, une
oeuvre d'art ne peut apporter des informations plausibles
pour la connaissance sur le passé des hommes qui
l'on produit que lorsqu'il est étudié in
situ, c'est-à-dire dans son contexte archéologique
ou ethnologique. En Afrique en particulier, où les
sociétés anciennes n'ont guère pratiqué
l'écriture ou très peu, les cultures matérielles
sont essentielles pour l'écriture de l'histoire de
ces sociétés (12).
Par conséquent, tout objet déplacé
sans précaution, sans aucune étude préalable
dans le milieu où il se trouvait conservé,
perd toute sa valeur scientifique pour devenir un témoin
mort, incapable de fournir des renseignements, ni sur sa
propre histoire, ni sur celle des hommes.
Des statuettes connues sous le nom de statuettes Kissi,
posent aujourd’hui de gros problèmes aux chercheurs.
Produites dans une région limitée à
la périphérie du bassin du Niger, en Guinée
et Sierra-Leone actuelle, plus de quatre cents de ces statuettes
sont dispersées dans le monde, alors qu’aucune n’a
jamais été retrouvée en contexte archéologique.
De ce fait, elles demeurent indéchiffrables pour
l’historien (13). De même, de très nombreuses
épées damassées pillées au début
du siècle dans les nécropoles du Luristan
en Iran, enrichissent aujourd’hui de très nombreuses
collections publiques ou privées en Europe, mais
sans présenter un intérêt archéologique
particulier (14).
C'est pour cette raison que le pillage des biens culturels,
archéologiques et ethnologiques est un crime contre
le patrimoine de l'humanité. Parce qu'il détruit
les témoins du passé, prive les générations
futures des éléments fondamentaux du patrimoine
et efface ainsi la mémoire des civilisations anciennes.
La
lutte contre le trafic illicite, une priorité pour
la préservation du patrimoine mondial
Lutter
contre toutes les formes de pillage des biens culturels,
est désormais une détermination affichée
par les institutions culturelles internationales, en particulier,
l’ICOM, l’UNESCO et INTERPOL. Ces institutions collaborent
d’une manière très étroite dans l’exécution
des programmes d’action élaborés dans ce sens,
avec pour objectif premier, promouvoir une sauvegarde du
patrimoine mondial qui demeure la mémoire de notre
passé.
Différents
moyens de protection peuvent être envisagés
dans le cadre de la lutte contre le pillage des biens culturels
et le trafic illicite de ces biens. Le développement
des musées comme lieux de la conservation des biens
culturels publics, le renforcement des systèmes de
sécurité dans les musées qui fonctionnent
déjà et la réalisation d’un inventaire
systématique de la collection de chaque musée
sont autant de mesures de prévention que recommandent
les institutions internationales chargées de la gestion
du patrimoine et de la circulation des oeuvres et objets
d’art dans le monde. Pour cela, leurs actions sont orientées
dans trois directions majeurs : la formation des professionnels
de musées, la sensibilisation des pouvoirs publics
aux problèmes de la conservation des patrimoines
nationaux; il est devenu aussi une priorité de sensibiliser
l’opinion publique pour une forte mobilisation des populations
rurales et urbaines contre les actes de vandalisme sur leur
environnement culturel.
Dès
1970, l’UNESCO dans la cadre de la protection du patrimoine
mondial, adopte une convention concernant « les mesures
à prendre pour interdire et empêcher l’importation,
l’exportation et le transfert de propriété
illicites des biens culturels ». Elle a pour objectif de
renforcer la solidarité internationale dans la lutte
contre le trafic des biens culturels en établissant
un système de coopération entre les Etats
et des normes éthiques en matière de circulation
des biens culturels. Elle permet à tout Etat partie
dont le patrimoine est mis en danger par un pillage archéologique
ou ethnographique à pouvoir faire appel aux Etats
concernés et les Etats parties s’engagent à
participer à toute opération internationale
concertée en vue d’appliquer les mesures nécessaires.
Jusqu’en 1996, quatre-vingt-six pays avaient ratifié
la convention de l’UNESCO. Ceux-ci viennent d’être
rejoints par la France, qui avec les Etats-Unis sont les
seuls grands pays du marché de l’art à avoir
ratifié cette convention.
Les Etats-Unis en particulier ont pris un décret
d'application très avantageux pour les pays victimes
de vols et de pillages d'une partie spécifique de
leur patrimoine : des accords bilatéraux ont été
passés avec la Bolivie, le Guatemala, le Pérou,
le Salvador et en 1994 avec le Mali. Ces accords spécifiques
visent à interdire sur le sol américain l'importation
d’objets provenant de certains sites archéologiques
des pays concernés. Ces mesures sont d'une grande
efficacité en matière de lutte contre le trafic
des biens culturels. A cet égard, Il est aujourd'hui
urgent que tous les pays qui n'ont pas signé la convention
de l'UNESCO, en particulier les grands pays du marché
de l'art, le fassent.
Il en est de même pour la Convention UNIDROIT adoptée
en juin 1995 à l'initiative de l'Institut international
pour l'unification du droit privé basé à
Rome. Cette convention tente de remédier à
certaines faiblesses de la convention de l'UNESCO. Elle
reprend le principe de "bonne diligence" dont doit désormais
faire preuve l'acquéreur.
Enfin,
le code de déontologie de l'ICOM adopté en
1986 et que chaque professionnel de musée s’engage
à respecter est sans équivoque : ce code édicte
des règles strictes en matière d’acquisitions
et de cession des collections, de responsabilités
personnelles vis-à-vis des collections, des collègues
et de la profession. Il est également un outil permettant
de lutter contre le trafic des objets.
Aujourd'hui,
on note une avancée au niveau des législations
internationales et nationales en matière de lutte
contre le pillage et de trafic des biens culturels et une
prise de conscience du problème au niveau des pouvoirs
publics, aussi bien dans les pays du Sud que dans les pays
du Nord. Ce qui témoigne d'un renforcement de la
volonté de sauvegarder le patrimoine. Cependant,
pour plus de résultats dans les années à
venir, des actions concrètes doivent être aussi
engagées pour sensibiliser et mobiliser l'opinion
publique contre le trafic illicite, comme ce fut le cas
pour l'ivoire et les fourrures. A cet effet, les musées
qui souhaitent jouer un rôle exemplaire "au service
de la société et de son développement"
selon la définition de l'ICOM, doivent être
les relais de la diffusion de l'information sur cette question
et les professionnels de musées, les principaux vecteurs
de l'information.
Notes
(1)
PIERRON Véronique, "L'UNESCO et le trafic des biens
culturels", Archéologia, numéro 284,
novembre 1992, p. 40. VERCOUTTER Jean, A la recherche
de l'Egypte oubliée, Gallimard, collection "Découvertes
Gallimard", 1986.
(2)
BRENT Michel, "Le pillage des sites archéologiques",
Revue Internationale de Police criminelle, n 448/449,
mai-juin / juillet-août, 1994, p.33.
(3)
SIDIBE Samuel, "La lutte contre le pillage de l'héritage
culturel malien, Effort nationaux et coopération
internationale", Revue Internationale de Police criminelle,
n 448/449, mai-juin / juillet-août, 1994, p. 8.
(4)
PIERRON Véronique, "L'UNESCO et le trafic des biens
culturels", Archéologia, numéro 284,
novembre 1992, p. 42.
(5)
Notice objets volés / Stolen Objects, Turquie, numéro
du dossier : 13649 / 93, OIPC (Organisation internationale
de Police criminelle, Lyon (S.G.).
(6)
Cent objets disparus. One hundred missing objects. Pillage
à Angkor / Looting in Angkor, nouvelle édition
/ New edition, ICOM-EFEO, Paris, 1997.
(7)
"Art pirates, Archaeology: The treasures of China's ancient
tombs are being smuggled out of the country", in Newsweek,
The International Newsmagazine, August 22, 1994, p.
36.
(8)
KENDALL R.E., "J'ai voulu que ce numéro spécial
soit un cri d'alarme", dans l'Editorial au numéro
448 / 449 de la Revue internationale de police criminelle,
mai-juin / juillet-août 1994, qui traite exclusivement
de la question du pillage des biens culturels dans le monde.
(9)
Notice objets volés / Stolen Objects, Turquie, numéro
du dossier : 3168 / 93, OIPC (Organisation internationale
de Police criminelle), Lyon (S.G.).
(10)
Notice objets volés / Stolen Objects, Grèce,
numéro du dossier : 144705 / 92, OIPC (Organisation
internationale de Police criminelle), Lyon (S.G.).
(11)
ALBERGE Dalya, "Pst! Un bas-relief sumerien, ça vous
intéresse,", Courrier international, n 324
du 16 au 22 Janvier 1997; voir aussi PIERRON Véronique,
"L'UNESCO et le trafic des biens culturels", Archéologia,
numéro 284, novembre 1992, p. 42.>P
(12)
DEVISSE Jean, "Un visage vrai", Courrier de l'UNESCO,
Mai 1994, pp.39-41.
(13)
KOUNDOUNO Bruno, "La statuaire de pierre dite Kissi", in
DEVISSE Jean (sous la direction), Vallées du Niger,
édition Réunion de Musées Nationaux,
Paris, 1993, pp. 464-475.
(14)
FRANCE-LANORD Albert, "Le fer en Iran au premier millénaire
avant Jésus-Christ, Revue d'histoire des mines
et de la métallurgie, tome I, n 1, pp.76-126.
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